Marie Christian : La mémoire des murs

En 1969, dans un mémoire intitulé « Ebauche d’une esthétique de l’itinérance », Marie Christian, alors en maîtrise de philosophie, s’intéressait au geste artistique – les mouvements parfois hasardeux d’un peintre, les structures éphémères d’un architecte – privilégiant la démarche de l’artiste au résultat atteint.

C’est également une passionnée d’art urbain, depuis toujours, qui considère, paradoxalement, que « la rue proprette et bien alignée est un no man’s land ».

« On ne vit plus dans l’espace public, on le traverse en se hâtant. J’aime la rue vivante, donc j’aime les peintres de rueParmi eux, j’ai une prédilection pour ceux qui travaillent en plein jour, à visage découvert, au milieu des passants. Ils sont illégaux mais pas clandestins. La rue est à nous ! Les images de ces artistes nous le rappellent et nous forcent à nous y arrêter. »

Cette nécessité de s’arrêter, Marie Christian l’a particulièrement ressentie devant les innombrables dessins et slogans apposés sur les murs de Paris et de sa banlieue aux lendemains des attentats du mois de janvier dernier. Des hommages aux victimes, des messages de paix, une condamnation unanime du fanatisme.

16 01Liox copie

Immédiatement, le besoin de faire un livre s’est imposé à elle.

« Après le 7 janvier, dès que j’ai vu apparaître des graffitis, affiches et dessins sur les murs, j’ai photographié. Ce fut ma réaction à l’horreur, mon deuil. Ces peintures étaient des mausolées voués à disparaître, des fleurs déjà fanées, je voulais les faire exister encore, prolonger le témoignage… ».

GF3_2347Dr copiePendant des mois, aux côtés de Dominique Decobecq, éditeur et artiste, et de photographes urbains, Marie Christian a collecté ces images, tant en sillonnant Paris qu’en explorant les réseaux sociaux, puis recherché et contacté leurs auteurs pour entendre le témoignage de leur réaction première face aux événements.

Le travail de mémoire est remarquable.

DSCF8149 copieMarie Christian n’a pas souhaité gagner d’argent, « si peu que ce soit », avec cet ouvrage, dont les droits d’auteurs sont reversés aux Bâtisseuses de Paix, une association à but non lucratif regroupant des femmes juives, arabes et musulmanes qui œuvrent au dialogue et à la tolérance entre les communautés religieuses.

« Liberté, égalité et surtout fraternité, des valeurs héritées de la Révolution de 1789 qu’il est temps de revivifier… Le travail de cette association est un travail de fourmi. Il ne suffit pas, lorsqu’un drame comme celui-là se produit, de déverser sa compassion sur les victimes, mais il faut agir, aussi modestement que ce soit. »

DSC03420 copie

Ce qu’il reste aujourd’hui de l’esprit du 11 janvier ?

« Question terrible, à laquelle je n’ai pas de réponse. Un libraire nous dit : « Charlie ? Ca ne se vend plus ! ». Des journaux nous promettent de venir à notre rencontre et ne le font pas: « L’actualité prime ! ». Les médias sont des professionnels de l’amnésie, on le sait. Le propre de l’émotion, c’est qu’elle retombe. C’est pourquoi il faut d’urgence la mettre en mots, en idées et en images, pour en garder la trace et pouvoir retrouver cette émotion. Et c’est à nous tous de faire circuler ces mots, ces idées, ces images pour garder la mémoire de ce qui est par essence éphémère. ».

DSC00516 copie

Marie Christian, « Le street art et Charlie – la mémoire des murs », Omniscience, 2015. Disponible en librairie.

Droits réservés sur les photographies (dans l’ordre d’apparition) : Marc Tavernier (artiste : Liox), Gérard Faure (artiste : Ender), Ariane Pasco (artiste : Ariane Pasco), Dominique Decobecq (artiste : Nico Avataar) et Marc Tavernier (artiste anonyme).

Le 2 novembre 2015.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *