Pénalisation de l’art de rue… Parce que ça ne vaut rien ?

« Si le graffiti changeait quoique ce soit, il serait illégal », Banksy.

Ingénieuse façon, pour l’artiste, d’affirmer qu’en réalité la société, ou du moins sa classe dirigeante, politique ou marchande, percevrait le graffiti comme un danger.

En effet, selon ce dernier, la pratique du graffiti soulève, entre autres, la question de la propriété de l’espace public. Espace que se sont approprié les grandes entreprises privées et au sein duquel la publicité est désormais omniprésente, que cela plaise ou non au public, justement. Lequel n’aura en tout état de cause aucun moyen, légal du moins, de répondre aux slogans et messages publicitaires lui étant quotidiennement imposés.

« Les personnes qui dirigent nos villes ne comprennent pas le graffiti car elles considèrent que rien n’a le droit d’exister en dehors du profit », estime Banksy pour lequel l’utilisation de l’espace public, principalement réservée à une minorité aux aspirations lucratives, serait donc, in fine, privée (Banksy, Wall and Piece, éd. Century, 2006, p.8, traduction libre).

Anna Waclawek, enseignante canadienne en Histoire de l’art, relève en outre que l’espace public n’est neutre ni politiquement ni socialement et que son imagerie visuelle est relativement normée. « Des projets artistiques non autorisés, reposant sur une utilisation subjective du territoire, créent ainsi dans la sphère publique des moments de rupture et des zones de perturbation, et par là des formes alternatives de culture visuelle urbaine. » (Anna Waclawek, Street art et graffiti, éd. Thames & Hudson Paris, 2012, pp.73-74).

Et, selon elle, la criminalisation du graffiti pose réellement la question de savoir si l’espace public est véritablement public.

Il y a peu de références à la notion d’ « espace public » en droit français, que ce soit dans la législation ou dans la jurisprudence (c’est-à-dire l’ensemble des décisions de justice constituant une source de droit sur une question donnée). Cette notion a, par exemple, été définie dans la loi n°2010-1192 du 11 octobre 2010 s’agissant de l’interdiction de porter une tenue destinée à dissimuler son visage dans l’espace public, mais cette définition n’est pas pertinente en droit de l’urbanisme puisqu’elle vise, notamment, les établissements affectés à un service public (et qui sont donc des espaces intérieurs). L’espace public semble donc pouvoir se définir uniquement par opposition aux espaces dont les propriétaires sont des personnes (physiques ou morales) privées.

A cet égard, il convient de rappeler que l’espace public n’est pas sans propriétaire : il appartient à la collectivité publique du domaine concerné qui, exerçant son droit de propriété, demeure libre de louer des emplacements destinés à l’affichage publicitaire… ou de désigner des murs autorisés pour la pratique du graffiti, par exemple. Le fait est que l’espace public est régi par la loi du marché et qu’il semble difficilement concevable que ses propriétaires acceptent de se passer des recettes publicitaires que sa location autorise.

Certains street artists, à travers leurs œuvres, contestent d’ailleurs activement l’invasion de cet espace par les publicitaires.

Zevs (pour Zeus) est certainement l’artiste français s’étant attaqué avec le plus de virulence à l’aspect commercial de l’environnement urbain. Concepteur des “Visual Attacks” au début des années 2000, il a notamment « abattu » de nombreux modèles posant sur des affiches publicitaires à coups de bombe rouge sang en plein visage (documentaire d’Andreas Johnsen, « Inside / Outside », 2007). Zevs a également établi, à Berlin, un projet artistique sur la base du kidnapping du modèle féminin représenté sur un panneau publicitaire de 12×12 mètres appartenant à la société Lavazza (Vidéo « Zevs Visual Kidnapping Teaser » accessible sur Youtube). La rançon réclamée d’un montant de 500.000 euros, soit le coût de la campagne de publicité selon l’estimation de l’artiste, a été acquittée par l’entreprise au profit du Palais de Tokyo.

Depuis lors, l’art de rue a gagné en respectabilité. Il se vend, parfois à prix d’or, et pourrait aussi faire vendre, ce qui n’aura pas échappé à certains directeurs de publicité. Ainsi, cette année, à l’occasion de la Saint Valentin, les affiches publicitaires de la société Marionnaud représentaient, sous le slogan « tag me love », une jeune femme munie d’une bombe aérosol et posant fièrement devant un mur maintes fois tagué du mot « amour »…

… Il est probable que Zevs (comme Cupidon) rie jaune.

Pub vs graff

Illustration : Maxime Diet Loisier

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