On graffait déjà au 16ème siècle.

A l’heure où le graffiti devient « pressionnisme » à la Pinacothèque de Paris, voire « art urbain contemporain » selon l’Observatoire de l’Art Contemporain, le grand public manifeste un intérêt croissant pour les prémices d’un mouvement artistique communément datées des années 70. Une datation certainement pertinente pour autant que l’analyse porte sur le médium utilisé, nouveau à l’époque, qu’est la bombe aérosol, plutôt que sur le geste même de l’écriture.

Dans son ouvrage « Graffitis – Inscrire son nom à Rome », Charlotte Guichard, historienne de l’art, révèle en effet l’omniprésence des graffitis à Rome du XVIe au XIXe siècles, notamment dans des lieux éminemment prestigieux tels que les quatre chambres de Raphaël au Palais du Vatican. Ce faisant, elle s’intéresse à la signification de ces inscriptions d’un point de vue anthropologique.

Guichard-Charlotte-Grafftis-Figure-2« De nombreux artistes venus se former à Rome ont laissé une signature, un dessin à la sanguine ou à la mine de plomb, un nom ou une date, auprès des fresques – ou même sur les fresques – qu’ils sont venus copier. » On trouve ainsi, parmi les dizaines de noms gravés sur la cheminée de marbre située sous l’une des fresques de Raphaël, celui de Nicolas Poussin venu, le premier, en 1627, témoigner de sa filiation aux œuvres du maître italien.

Charlotte Guichard relève que les graffitis anciens ont souvent été appréciés par les historiens de deux manières : soit comme des gestes d’admiration s’agissant d’inscriptions effectuées par des artistes reconnus, soit comme des actes de vandalisme dès lors que ces marques étaient laissées par de simples amateurs d’art, touristes ou soldats de passage à Rome entre les XVIe et XIXe siècles.

Pourtant, selon l’auteur, appréhender ces graffitis sous l’angle du vandalisme revient à porter sur ceux-ci un jugement anachronique, tout d’abord, mais aussi idéologique.

« Le terme « vandalisme » est apparu au moment des destructions révolutionnaires. Il a été forgé en 1793 alors même qu’était inventée l’idée de patrimoine national. Parce qu’il naît dans ce contexte conflictuel, dès l’origine, le « vandalisme » est l’instrument et l’enjeu de politiques partisanes. Il est un effet de discours, lié à une certaine conception du patrimoine et du monument, et à la valeur historique et artistique qu’on lui accorde. »

En réalité, selon Charlotte Guichard, la pratique ancienne du graffiti à Rome illustre la dimension du rapport à l’art qui, à l’époque, n’est « non pas intellectuelle et auratique mais physique, tactile et familière » quand, depuis lors, la conscience d’une responsabilité collective dans la conservation des œuvres du passé a mené à une mise à distance institutionnelle entre ces œuvres (protégées par des barrières ou des vitres blindées) et leurs spectateurs.

Quant aux éventuelles similitudes entre les pratiques ancienne et actuelle du graffiti, elles doivent, selon l’auteur, être relativisées.

« Il y a des similitudes. Le graffiti apparaît rarement dans l’isolement. Un graffiti en appelle d’autres, il requiert une réponse. C’est une façon de marquer un territoire et une communauté. Mais il est important de placer ces pratiques dans un contexte historique. A l’heure actuelle, notamment du fait de la révolution « graphique » du Printemps arabe, le graffiti est considéré comme un geste transgressif, d’un point de vue politique et esthétique. C’est certainement exact aux XXe et XXIe siècles, qui s’inscrivent dans l’ère des musées et des galeries d’art, avec une opposition entre la voix de la rue et les institutions en place. Mais ce n’est pas le cas pour la période allant du XVIe au XIXe siècles quand l’art ancien, même canonique, était constamment réactualisé par les nouveaux artistes, quand la relation entre l’art ancien et l’art contemporain était vivante et active et quand le territoire urbain était ouvert à une utilisation plus variée et moins réglementée. » (Propos recueillis par Benjamin Sutton, « Decoding Rome’s Old Master Graffiti », Hyperallergic.com, traduction libre).

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Photos : Rome, Palais du Vatican, Chambres de Raphaël (crédit : Charlotte Guichard, avec l’autorisation du Musée du Vatican).

Charlotte Guichard, « Graffitis – Inscrire son nom à Rome – XVIe – XIXe siècle », Editions du Seuil, Collection « L’Univers historique », octobre 2014.

Mes remerciements à l’auteur pour m’avoir autorisée à reproduire des extraits de son ouvrage.

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