Oji, Sapo et B. le Piaf : des copains franco de graff

Trois jeunes graffeurs. Mais aussi trois copains, ayant commencé à peindre sur les murs de la ville ensemble, il y a moins d’un an. Partageant aujourd’hui cette même passion, qui s’apparenterait presque à une addiction, ils se réunissent régulièrement pour réaliser leurs dessins, à grande échelle, pendant des sessions pouvant durer jusqu’à 5 ou 6 heures.

Ils n’ont ni le même parcours, ni le même style, ni même exactement la même appréhension de leur travail artistique. Ils s’accordent néanmoins sur un point : le plaisir qu’ils ont à peindre ensemble et l’ambiance qu’ils ont réussi à créer lorsqu’ils se retrouvent. En effet, bien que, sur le terrain, chacun se consacre à sa propre production, ils voient une grande motivation à peindre de concert, ce rapprochement leur permettant de « progresser et décupler [leur] créativité » (Oji), de « se surpasser car il faut être à la hauteur » (Sapo) ou encore de « développer [leur] faculté à s’adapter aux autres » (B. le Piaf).

Oji : Je peins donc je suis.

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Une nuit passée dans les rues de Bordeaux, avec une amie, à marquer les façades de cœurs et de poèmes improvisés… Oji a 20 ans. C’est la première et unique fois qu’il touche une bombe aérosol… Jusqu’au printemps 2014, soit près de 5 ans plus tard.

A cette période, Oji habite le 11earrondissement de Paris et, sur le chemin du travail, admire tous les matins le même pochoir réalisé par un inconnu en bas de chez lui. Le jour où l’œuvre est effacée, Oji décide de se mettre, lui aussi, à embellir les murs de la ville. Le soir même, il s’essaie donc à découper un pochoir mais maîtrise mal la technique et n’en est pas satisfait. Il opte alors pour le graff et se rend, bombes en main, sur la petite ceinture où il réalise le portrait d’un Indien, inspiré d’une photographie présentée à l’exposition « Tatoueurs, Tatoués » du quai Branly. Une passion naît. Oji considère aujourd’hui la peinture comme un exutoire, et une pratique lui permettant de ne plus penser à rien.

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Il peint principalement des portraits : des personnalités, de Serge Gainsbourg à Joey Starr, ou des personnages fictifs. Il a notamment réalisé les devantures du bar Chez Michel, rue de la Butte aux cailles, et du restaurant Paris New York, rue du faubourg Saint-Denis.

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Oji privilégie les lieux où le street art est toléré ainsi que les commandes, souhaitant pouvoir communiquer librement sur ses réalisations. En outre, il indique ne pas avoir particulièrement envie de jouer au chat et à la souris avec la police. « C’est vrai, ça fait 3 ans que j’cours plus ». Paradoxalement, pourtant, il a actuellement le désir « d’ouvrir des murs », c’est-à-dire d’investir de nouveaux espaces qui, de peintures en peintures, deviendraient des lieux où la pratique du graff serait tolérée et qui, selon lui, manquent à Paris. Une affaire à suivre.

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Sapo, Prince de la lettre.

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Sapo a grandi en Ile-de-France. Adolescent, il pratiquait le tag, c’est-à-dire qu’il apposait sa signature sur les murs, les trains, les bus… En bref, absolument partout. « C’est ce qu’il y avait à l’époque. Tout le monde faisait ça. Les ‘grands’ le faisaient alors on faisait pareil ».

Il dessinait également des graffitis, plus élaborés, plus colorés, mais uniquement sur papier, la pratique dans la rue étant rendue difficile par des rivalités entre groupes, certains murs étant en effet « réservés ».

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Franco-espagnol, il effectue ses premiers graffs avec ses cousins dans les rues d’Espagne, puis, au printemps dernier, Oji, qu’il a rencontré sur les bancs de la fac, l’embarque sur la petite ceinture où il réalise, pour se marrer, un graff à l’honneur du PSG. Ils y retournent ensuite toutes les semaines et rencontrent peu à peu d’autres graffeurs sur le terrain. L’ambiance de groupe le motive, d’autant que Sapo s’épanouit dans le graffiti à grande échelle qui nécessite du temps et de la patience quand, dans le tag, il est nécessaire d’aller vite.

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Sapo fait du lettrage, c’est-à-dire qu’il peint des lettres, dans différents styles et typographies. C’est le domaine dans lequel il s’exprime le mieux. Cette pratique étant parfois sous-estimée, il rappelle que Banksy a commencé dans le lettrage. Ingénieur designer, Sapo réalise d’ailleurs beaucoup de dessins dans le cadre de son travail, ce qui l’aide notamment à maîtriser les perspectives dans le graffiti. Alors que le lettrage amène parfois à des dessins très abstraits, Sapo a à cœur de travailler ses lettres de manière à ce qu’elles soient lisibles et que son dessin final soit accessible.

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Sapo signifie « crapaud » en espagnol. Un pseudo choisi tant pour l’esthétisme des lettres qui le composent que pour la symbolique que les contes populaires donnent à l’animal. Car ce qui est jugé laid un jour peut s’avérer beau le lendemain. Certains galeristes confirmeraient peut-être…

Boris : Petit à petit, le Piaf fait son nid.

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Boris, dit B. le Piaf, est originaire de Caen et s’est installé à Paris en mai 2014 pour les besoins de son travail, la réalisation de décors de films. Au début de l’été 2014, il rencontre Oji dans un bar du 13e arrondissement, L’Age d’Or, où ce dernier passe fréquemment des soirées à dessiner.

 

Ils se revoient peu après pour préparer un projet de fresque qu’ils iront réaliser ensemble en extérieur. Rapidement, Boris perçoit cette pratique comme la meilleure façon d’appréhender les rues d’une ville qu’il connaît peu.

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Néanmoins, Boris dessine depuis son enfance, toutes sortes de choses. Il réalise encore aujourd’hui des séries d’aquarelles sur des sujets variés tels que des visages ou des paysages.

En parallèle, il dédie à la rue un thème unique. Et devinez lequel ? Les piafs. Qu’il décline cependant sous des formes et dans des styles variés, ayant à cœur que son travail évolue.

En 2012-2013, il suit une formation de 9 mois dans une école de « peintre en décor » et décide alors d’essayer toutes les techniques qu’offrent les domaines de la peinture et du dessin.

En effet, outre ses productions à la bombe, Boris réalise également des collages d’oiseaux en origami, effectués au pochoir, qui migrent en nuées sur les murs de Paris. Il y dissémine aussi des dessins, d’oiseaux toujours, réalisés sur des plaques de bois ayant la taille de carreaux.

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Boris a participé à une exposition collective en Normandie durant l’été 2013, ce qui lui a permis d’obtenir un premier retour du « grand public », positif, sur son travail, et ses dessins ont été publiés dans un des recueils artistiques « I said a hip », désormais épuisé.

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Le street art, musée à ciel ouvert ou simple AOC ?

Leurs lieux de prédilection ? Les Frigos, les quais de la Cité de la Mode et les murs qui longent la petite ceinture notamment. Des lieux où le street art est, si ce n’est autorisé, toléré. Un impératif selon eux, du fait de l’ampleur, en termes de taille et donc de temps, de leurs réalisations. En outre, Sapo précise ne pas pouvoir risquer d’avoir affaire à la justice, du fait de son travail, puisqu’il n’envisage pas de vivre de la peinture.

Aucun d’eux ne connaît précisément les sanctions pénales encourues en matière de graffiti. Concernant les collages qu’il appose dans les rues au gré de ses sorties, Boris confirme ne pas s’être renseigné sur les risques légaux, n’ayant pas l’impression de faire quoi que ce soit de répréhensible.

Oji, quant à lui, questionne la réalité de l’application des peines. Leur sévérité aurait vocation à dissuader la pratique du graffiti mais a posteriori les juges feraient certainement preuve de tolérance. La qualité esthétique d’un graff pourrait peut-être, d’ailleurs, influencer le juge, bien que ce dernier n’ait pas à la prendre en compte. « Moi, par contre, tant que je fais quelque chose que je trouve beau, j’ai l’esprit tranquille. »

Néanmoins, selon lui, le vrai street artist est celui qui veut rester anonyme pour pouvoir continuer à réaliser ses œuvres dans des endroits insolites et donc bien souvent interdits. Etant entendu, bien sûr, que « ça n’est pas le niveau du risque qui fait une belle pièce, c’est le fait de réaliser quelque chose d’inattendu ». Oji relève par ailleurs que le lieu où l’œuvre est effectuée n’est pas le seul facteur de risque, et que le sens même de cette œuvre, l’idée y étant attachée, peut également créer le trouble. « Il ya des gens comme Combo, qui se font péter la gueule pour des idées. Mais des mecs courageux comme ça, il n’y en a pas beaucoup ».

Sapo, lui, refuse le statut de street artist dès lors qu’il ne se considère pas, au préalable, comme un artiste. Si certains trouvent que ses réalisations sont belles, tant mieux, mais ça n’en fait pas de l’art. « Je kiffe ce que je fais ! Mais, franchement, je gribouille sur les murs. » Sapo est d’autant plus gêné par les compliments reçus de certains passants, qualifiant parfois ses productions d’ « œuvres », que le lettrage est, selon lui, mal considéré tant par le grand public que dans le petit milieu du street art. Sa position est claire : « Une œuvre, c’est dans un musée », là où sont exposés les quelques noms qui excellent dans un art. En comparaison, ils seraient des milliers, à Paris, à réaliser des graffs de même qualité que les siens.

« Personnellement, je suis un street altruiste », s’amuse Boris, qui ne voit dans les qualifications d’artiste et de street artist que des termes à apprivoiser. « Si on te qualifie d’artiste parce que tu fais de la peinture, ça te plaît ou non mais peu importe, car ça n’est pas ce qui va te définir en tant que personne. » De plus, pourquoi, finalement, ne pas accepter le statut d’artiste qu’on peut parfois leur donner quand certains s’autoproclament comme tels ?

Oji et Boris se rejoignent sur une définition de l’art qui ne serait que le résultat de toute production créative. Ayant tous besoin de créer, nous serions tous des artistes, avec des œuvres plus ou moins réussies ou abouties, et qui plaisent ou non. Sachant qu’en tout état de cause, bien que talentueux, la possibilité de percer, de vendre, d’être exposé dépendra du facteur chance… et du réseau de chacun.

A ce titre, Oji ne cache pas rechercher une forme de reconnaissance, ne serait-ce que de ses proches. « Sinon, pourquoi publierait-on les photos de nos dessins sur les réseaux sociaux ? ». Intéressé par les commandes, plus peut-être que par les expositions, il ajoute : « Des gens qui ne font ça que pour l’art, que pour la poésie ? A part Sapo, dans mon cercle de proches, j’en connais pas. »

« T’as envie que ton art sorte. Que ce soit dans la rue ou non. Qui fait des dessins chez lui sans les montrer, sans en offrir à ses proches ? Il y a nécessairement une envie de partager », précise Boris. « Mais imaginons que nous soyons ‘reconnus’ dans quelques années, je suis sûr qu’on s’appellerait quand même entre potes pour aller poser des dessins aux Frigos. »

Parce qu’ils peignent, avant tout, pour le plaisir, et que l’espace public reste le lieu privilégié où s’exprimer et toucher le plus grand nombre. « La rue est l’endroit où t’es le plus vu, et sans élitisme, c’est bien mieux qu’une galerie ! », soutient Oji. Revenant sur le sens de l’art de rue, Sapo précise que les expositions de street art présentent majoritairement des œuvres sur toiles et que, dès lors, si certes les artistes exposés reprennent les codes, matériaux et techniques du street art, il s’agit de peinture classique et non d’art de rue. Il constate en outre que certaines personnes passent très régulièrement aux Frigos voir les nouveaux graffs réalisés « comme s’ils allaient à une expo », ce qui lui donne d’ailleurs envie de produire régulièrement, afin d’offrir à ce public de nouveaux dessins.

La volonté de ces trois copains serait finalement d’offrir un musée à ciel ouvert. Qu’ils entrent ou non dans la catégorie « street art », terme qui ne serait en réalité, selon Boris, ni plus ni moins qu’un label… « Comme l’AOC. »

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Vous pouvez notamment découvrir leur travail en sirotant un verre Chez Michel, rue de la Butte aux cailles, bar dont ils ont customisé les murs.

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Crédits photos : Oji, Sapo et B. le Piaf (tous droits réservés).

Comptes Instagram : Ojidjo / borislepiaf / sapo75.

Le 13 février 2015.

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