BauBô : Le « street art » a-t-il un sexe ?

Vous connaissez peut-être la déesse grecque Déméter qui, pour se venger de l’enlèvement de sa fille dont elle ne pouvait se consoler, priva le monde de moissons. Mais savez-vous qu’afin de distraire Déméter, il vint à l’idée de sa servante de soulever sa jupe et de lui exhiber sa vulve ? Cette servante s’appelait Baubô. Aujourd’hui, c’est aussi le nom d’une street artist parisienne féministe et engagée.

Le street art a gagné en respectabilité, ce qui n’aura pas échappé à certains directeurs marketing. A en croire le décor que s’est offert la boutique Peugeot des Champs Elysées au printemps dernier, consacré au graffiti, il ferait même vendre des voitures et remplacerait presque la femme sexy de nos vieilles publicités. Alors, naturellement, les amoureux de ce mouvement artistique, intrinsèquement revendicatif, craignent sa marchandisation et son aseptisation. Pourtant, loin des événements mondains et des coups marketing, certains artistes continuent de semer leurs messages sociaux ou politiques à l’air libre.

vsantoro2C’est le cas de l’artiste BauBô qui, depuis 2012, installe ses sculptures, collages et broderies dans l’espace urbain. Considérant que la rue est un lieu fait par et pour les hommes, et où les femmes reçoivent une injonction forte de ne pas stationner, elle a commencé par y poser des masques réalisés à partir du dessin de l’utérus, symbole qu’elle a choisi pour représenter le féminin. Et puisque « nous partons toutes et tous de ce même endroit », l’utérus est aussi, selon elle, l’emblème de l’égalité entre les sexes par excellence. Ces masques sont « une façon pour le féminin d’observer le monde avant d’y prendre sa place », explique l’artiste.

Baubô - crédit photo Vanna Santoro Photography (1)

BauBô a ensuite développé d’autres séries, dans lesquelles la représentation de l’utérus comme symbole est fréquente. Alliant esthétique et politique, elle épingle par exemple des « papillons utérus » en papier sur les murs parisiens, expliquant aux passants amusés qu’il n’y a ni valeurs masculines ni valeurs féminines, mais des valeurs et qualités universelles dans lesquelles chacun devrait pouvoir piocher, à un instant T, sans interdit.

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Proche de la culture hip hop, BauBô tague aussi le nom de femmes notoires ou inconnues, mais au crochet, en tissant dans les grillages.

Baubô - crédit photo Baubô 4

Pour rendre hommage à celles que, bien souvent, la société dévalorise, voire oublie. « On commence à découvrir que certaines peintres, par exemple, ont été effacées de l’Histoire de l’art tandis que d’autres se sont vu voler leurs créations par leurs maris. »

Inspirée par les écrits de l’anthropologue Françoise Héritier, BauBô travaille en effet à la valorisation du féminin dans un monde où priment les valeurs de celui qu’elle nomme « le grand dominant » : l’homme-blanc-hétéro-bourgeois-mince-valide. Ayant commencé à traiter de la domination masculine, elle s’est ainsi dirigée vers une réflexion sur la domination de manière générale.

« L’expérience et la vision des femmes, des handicapés, de toute la population non blanche, des corpulents, des sans-le-sou, des homosexuel(le)s, des 3ème sexes sont éclairantes car, dans leur ensemble, ces personnes sont en proie à de vraies problématiques au quotidien, elles doivent vivre avec les discriminations, les rejets, les humiliations. Ce qui en fait des personnes passionnantes, qui permettent d’accéder à un monde riche et non formaté. Je constate par exemple que, contrairement à l’imaginaire collectif et à ce que veulent nous faire croire les dominants, la solidarité entre discriminé(e)s est beaucoup plus forte que la supposée solidarité des discriminants, qui n’existe que pour garder le pouvoir. Ou encore que l’homme-blanc-hétéro-bourgeois-mince-valide, alors qu’il a un compte bancaire bien rempli, qu’il ne subit aucune discrimination, ne se sent pas heureux. Pendant ce temps, et malgré toutes leurs difficultés, les dominé(e)s ou discriminé(e)s développent souvent un solide sens de l’humour et réussissent à avoir une vie plus joyeuse, à défaut d’être facile ! »

Ce « grand dominant », situé tout en haut de la pyramide sociale, BauBô l’incarne sous le nom de Mr. JS Génial et colle sur les murs les pensées philosophiques de ce dernier, parfois absurdes, souvent dérangeantes. « Si tu n’as pas de compétences, réseaute ! Tu finiras par prendre la place de quelqu’un qui en a », nous conseille froidement ce Mr. JS Génial.

La prégnance du « réseautage », BauBô l’a d’ailleurs constatée dans le domaine artistique, piloté par une majorité d’hommes plus enclins à faire dans le label « street art » qu’à soutenir des propositions artistiques de changement sociétal.

« La rébellion qu’incarne le street art est somme toute assez légère et ne dérange pas tellement notre système. Braver cet interdit spécifique de taguer, graffer ou coller sur les murs (qui est honorable, j’en conviens, car cela demande beaucoup d’énergie) ne constitue pas une transgression extraordinaire qui va révolutionner notre société. Les galeries et mairies peuvent donc s’emparer de ce mouvement sans trop faire de vagues. Selon moi, la transgression réelle consiste dans des engagements beaucoup plus profonds. »

Et peu nombreux sont ceux qui souhaitent aborder l’épineux sujet de l’égalité des sexes…

« Jusqu’à présent, 90% des personnes m’ayant fait des propositions de travail sont des femmes. Quand on sait que plus de 80% des galeristes et organisateurs d’évènements artistiques sont des hommes, est-ce révélateur de difficultés ? », ironise l’artiste.

D’ailleurs, elle a trouvé une oreille attentive à la BAB’s Galerie, dans le 7e arrondissement de Paris, où elle expose actuellement son travail, entre autres artistes, jusqu’au 24 juillet prochain.

Ce n’est pas une énième exposition de street art, c’est une leçon d’audace.

Baubô - crédit photo Street Art Shooters

Son site : humanbaubo.blogspot.fr

Sa page FB : Bau Bô

Crédits photos (tous droits réservés) : BauBô (photos des pièces), Vanna Santoro Photography (photos de BauBô n°1 et 2) et Street Art Shooteurs (photo de BauBô n°3).

Le 21 juillet 2015.

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